La Journée des Longs Couteaux
Uri Avnery, Ancien membre du Parlement (Knesset) et journaliste
Chacun blâmera son voisin. Les politiciens se blâmeront les uns les autres, comme les généraux d'ailleurs, les politiciens blâmeront les généraux, mais, avant tout, les généraux blâmeront les politiciens. Comme toujours, après chaque guerre, lorsque les généraux ratent leur coup, naît la légende du coup de couteau dans le dos: il est désolant que les politiciens aient arrêté l'armée, précisément au moment où elle allait remporter la victoire finale!
La vérité est qu’à ce jour, aucun objectif militaire n'a été atteint. L'armée qui en 1967, a défait les armées des pays arabes en six jours, n'a cette fois pas été capable de vaincre une petite "organisation terroriste". Pas même en 20 jours (la guerre du Kippour), où Tsahal a réussi à transformer une défaite en victoire.
Dans le but de donner l'image d'une opération réussie, les porte-parole militaires assurent que l'armée a réussi à tuer 200 (ou 300 ou 400, qui les compte ?) des 1200 combattants du Hezbollah. Le fait que l'armée du terrifiant Hezbollah compte en tout et pour tout 1200 combattants est d'ailleurs significatif.
Selon les correspondants de presse, le Président Bush est frustré. Tsahal n'a pas délivré ce qu'elle avait promis. Bush l'a envoyée à la guerre, croyant que cette puissante armée, équipée des armes américaines les plus sophistiquées, "finirait le travail" en quelques jours. Elle était censée éliminer le Hezbollah, faire du Liban un allié des Etats-Unis, affaiblir l'Iran, voire ouvrir la voie à un "changement de régime" en Syrie. Pas étonnant que Bush soit fâché.
Ehud Olmert l'est plus encore. Il est parti en guerre en pleine forme et le coeur léger, parce que l'armée de l'air avait promis de détruire le Hezbollah et leurs fusées en quelques jours. Il se retrouve englué, sans la moindre victoire en vue.
Comme d'habitude chez nous, la Guerre des Généraux va commencer. Les premières lignes sont d'ailleurs déjà en place. Ceux qui commandent l'armée de terre blâment l'état-major, ainsi que l'armée de l'air, qui, intoxiquée par sa puissance, avait promis une victoire facile. Des bombes, encore des bombes, toujours des bombes, y a qu'à détruire les routes, les ponts, les quartiers résidentiels, les villages et, finito!
Ceux qui soutiennent l'état-major et les généraux de l'armée de l'air vont critiquer l'armée de terre, et plus spécialement le commandement du Nord. Leur porte-parole déclare déjà que ce commandement est bourré d'officiers incapables, placés là, sur une voie de garage, parce que la vraie action se passe au Sud (Gaza) et au Centre (en Cisjordanie).
On insinue que le général Udi Adam, responsable du commandement Nord, a été placé là en hommage à son père, le général Kuti Adam, tué lors de la première guerre du Liban.
Toutes ces accusations tiennent plus ou moins la route. La guerre est engluée suite à des erreurs stratégiques, dans le ciel, sur terre et sur mer. Ces erreurs trouvent leur origine dans l'arrogance effrayante dans laquelle nous baignons, et qui fait maintenant partie de notre caractère national. Pendant des années, nous nous sommes racontés que nous avions la meilleure armée au monde. Nous en étions convaincus, et avons convaincu Bush et le reste du monde. Après tout, nous avions obtenu une victoire éclatante en 1967. Que s'est-il passé entre-temps ?
Un des objectifs officiels de la guerre consistait à rétablir le pouvoir de dissuasion de notre armée. Pas réussi. Parce que le revers de notre arrogance, c’est notre profond mépris pour les Arabes, une attitude qui a déjà conduit à des sérieuses erreurs militaires dans le passé. Il n'est pas suffisant d'invoquer la Guerre du Kippour. A l'heure actuelle, nos soldats doivent se rendre compte que les "terroristes" sont extrêmement motivés, combattent courageusement, et ne sont pas ces prétendus drogués qui rêvent à leurs "vierges" au Paradis.
Cependant, au-delà de l'arrogance et du mépris pour l'adversaire, il y a un problème militaire de base: il est impossible de gagner une guerre contre des guérilleros. Nous avions compris cela suite aux 18 ans de notre occupation du Liban, avions conclu, et quitté le Liban. Il est vrai que c'était avec peu de bon sens et de façon unilatérale. On ne discute pas avec des "terroristes", n'est-ce pas ? Or nous sommes quand même partis. On comprend mal l'assurance (peu fondée) des généraux qui pensent gagner là où leurs prédécesseurs ont raté aussi péniblement. Avant tout, une armée ne peut pas gagner une guerre qui n'a pas d’objectifs bien définis. Clausewitz, le gourou de la science militaire disait que "la guerre n'était rien d'autre que la continuation d'une politique par d'autres moyens". Olmert et Peretz, deux parfaits dilettantes, ont remplacé l'expression par "la guerre n'est rien d'autre que la continuation, par d'autres moyens, d'une absence de politique".
Les experts militaires expliquent que pour gagner une guerre, il faut un objectif clair, accessible, et les moyens pour l'atteindre. Toutes ces conditions sont absentes, en raison du manque de leadership politique. C'est pourquoi le blâme le plus important sera adressé aux jumeaux Olmert et Peretz. Ils ont succombé à la tentation du moment, et entraîné le pays dans une guerre suite à une décision irréfléchie, insensée et prise trop hâtivement.
Comme Nehemia Strasser le note dans Haaretz, ils auraient pu arrêter les combats après deux ou trois jours, après que le monde entier eût accepté que la provocation du Hezbollah méritait une réaction. Personne n'aurait alors pu douter des capacités de l'armée israélienne. L'opération aurait pu sembler raisonnable, sobre et proportionnée.
Olmert et Peretz n'ont pas pu s'arrêter. Ces blancs-becs en matière militaire ne savent pas que les généraux sont des vantards, que les meilleurs plans de bataille ne valent pas le bout de papier sur lequel ils sont écrits, que dans une guerre, il faut planifier l'imprévu, que rien n'est plus fugace que la gloire d'une bataille.
Olmert s'auto excitait par ses propres discours d'un incroyable kitsch et qu'il répétait avec ses acolytes. Il paraît que Peretz se plantait devant son miroir, se voyant déjà à la fois Premier ministre et Monsieur Sécurité, un second Ben-Gourion en quelque sorte. Et comme deux idiots du village, au son des tambours et des trompettes, ils se sont mis en route, fonçant tout droit vers un échec politique et militaire. On peut espérer qu'ils en paieront le prix.
Après la guerre, l'enthousiasme retombera. Les habitants du nord d'Israël panseront leurs plaies, et l'armée essayera de faire la lumière sur ses erreurs. Chaque citoyen se réclamera de ceux qui furent opposés à la guerre dès le début. Et le Jour du Jugement viendra.
Les conclusions sont évidentes. Il faut jeter Olmert dehors, demander à Peretz de faire ses valises et saquer Halutz, le commandant en chef de l'armée. Et s'embarquer sur une autre voie, la seule qui permettra de résoudre le problème: des négociations avec les Palestiniens, les Libanais, les Syriens. Sans oublier le Hamas et le Hezbollah.
[traduction de Stéphane et Victor Ginsburgh]